En Ecosse



I.- Les femmes aux pieds nus

Un dernier voyage avant les vacances. En Ecosse par exemple, que je tire du «Voyage outre-Manche» de Jacques Gury («Bouquins», Robert Laffont, 27,30 euros). Ce qui frappe le voyageur au xixe siècle en Ecosse, c’est que les femmes marchent pieds nus. Ainsi Faujas de Saint-Fond (1741-1819), géologue éminent, dans son «Voyage en Ecosse» qui date de 1797 est formel: «Je fus fort étonné de voir, dans un climat aussi froid et aussi humide que celui de Glasgow, la plupart des femmes du peuple, celles mêmes qui sont dans l’aisance, aller pieds nus et tête nue, le corps couvert d’un corset, d’une jupe et d’un manteau d’étoffe rouge qui descend jusqu’à mi-jambe […]; il ne faut pas croire que, quoiqu’elles marchent jambes nues, elles négligent la propreté; il paraît qu’elles lavent aussi souvent, et avec la même facilité, leurs pieds que leurs mains.» Et Bombelles (1744-1822), diplomate, de donner aussi son avis sur la question: «En sortant de Perth, comme hier en y entrant, nous avons vu sur les rues et dans les chemins un grand nombre de femmes nues jambes et couvertes d’un manteau brun avec un capuchon. […] En général les femmes du peuple qui sont au-dessous de quarante ans vont continuellement pieds nus» (1784). Et Nodier (1780-1844), l’écrivain de «Trilby ou le lutin d’Argail» ou de «la Fée aux miettes», écrit dans «Promenade de Dieppe aux montagnes d’Ecosse» (1821): «Les femmes du peuple, presque toutes les femmes de la classe intermédiaire, et un assez grand nombre de femmes de la classe élevée, marchent pieds nus. Quelques-unes ont adopté les souliers seulement. Les dames à la mode qui ont emprunté les vêtements des Parisiennes ont aussi emprunté leur chaussure, ou plutôt la nôtre, car elles sont chaussées en hommes.» Mais une fois seules, quand elles sont chez elles, que font-elles? Et Nodier sur la question est très disert: «Et la première pensée qui l’occupe [la brillante Ecossaise] dans un sentier écarté, dans un jardin solitaire, dans l’ombre mystérieuse de son appartement, ce n’est pas comme chez nous, le souvenir du dernier homme qui l’a regardée en soupirant, ou de la dernière femme qui a éclipsé sa toilette; c’est l’impatient besoin d’ôter ses souliers et ses bas et de courir à pieds nus sur ses tapis, sur la pelouse de ses pièces de verdure, ou sur le sable roulant des chemins.» Oh! La Française d’aujourd’hui est devenue très écossaise du xixe siècle. A cette différence près, qu’elle ne court plus sur ses tapis, sur la pelouse, ou sur les chemins. Faute peut-être de grands tapis, de pelouses, qu’on ne trouve plus que dans les romans d’Agatha Christie, ou de chemins, qui sont devenus des routes départementales. Mais l’impatient besoin d’ôter souliers et bas qui faisait la tristesse de mes vingt ans est bien resté.

II.- L’inventeur du romantisme

Avec les pieds nus des femmes, l’autre grande spécialité écossaise est Walter Scott (1771-1832). La France, la littérature française n’a pas d’équivalent. A Balzac, on peut opposer Stendhal, à Lamartine, Vigny. Walter Scott est seul, unique. «Waverley», «la Fiancée de Lammermoor», «Ivanhoé», «Quentin Durward», «la Jolie Fille de Perth» n’ont pas d’équivalent en Ecosse. A peu de choses près, on pourrait dire que c’est lui qui a inventé le romantisme en Europe. Astolphe de Custine (1790-1857) le dit tout net dans ses «Courses en Angleterre et en Ecosse»: «Il me semble que je retrouve ma patrie en mettant le pied sur une terre dont grâce à Walter Scott je connais si bien l’histoire et les habitants.» Adolphe-Jérôme Blanqui (1798-1854), économiste et frère de Louis-Auguste (1805-1881) qui passa trente-six ans en prison, sut parler le mieux de Walter Scott. Et d’Edimbourg. Dans son «Voyage d’un jeune Français en Angleterre et en Ecosse» (1824): «Sir Walter Scott demeure près de là dans Castle Street n° 39. La maison de cet illustre écrivain nous intéressait plus que tous les palais de la ville neuve. […] Quoique tout le monde la connaisse, le nom du maître est modestement écrit sur la porte: “Sir Walter Scott, baronet”.» Hélas! le maître est absent, et la bonne servante ne sait que lui dire: «Allez donc à Abbotsford [charmant ermitage où il habite l’été avec sa famille], allez donc, messieurs, à Abbotsford, mon Maître est toujours enchanté de recevoir des Français: vous lui ferez plaisir, et vous verrez que ses filles parlent aussi bien votre langue que la leur.» Enfin Philarète Chasles (1798-1873), ce professeur dit sur Walter Scott ce qu’il fallait en dire dans ses «Etudes sur la littérature et les moeurs de l’Angleterre au xixe siècle» (1850): «Il faudrait le prendre à la fois pour un antiquaire à l’intelligence ossifiée; et pour un greffier écossais qui demande une sinécure la harpe gaélique à la main. Quand on lui a fait l’honneur de le croire poète, il a passé pour le diffus imitateur des vieux ménestrels, copiste sans imagination des formes gothiques, rhapsode ridicule; enfin il a eu la réputation d’acheter ses romans tout faits.»

III.- La dernière chance

Comme d’habitude, je vais prendre mes vacances à Paris, en écrivant mes meilleurs papiers dans ma tête. Il ne faudrait jamais écrire sous pression. Il n’y a pas d’événements, ni de films, ni d’émissions, ni de livres indispensables. Il y a la télévision, la radio naguère et encore pour ça. Et retrouver éventuellement son lecteur. Je relis dans la bibliothèque de la maison où je suis les «Lettres écrites en prison», octobre 1944-février 1945 de Robert Brasillach (les Sept Couleurs, 1952). Avec une impression de mauvais goût. Après tout, il a été fusillé. Et je suis de toutes les façons contre la peine de mort, ce qui simplifie les choses. Les meilleures lettres sont à Maurice Bardèche, son beau-frère, avec qui il a écrit son «Histoire du cinéma». Aucune sympathie pour Brasillach à la lecture de ses lettres. C’est ce qu’il y a de bien d’être contre la peine de mort. On n’a pas besoin de se poser des questions. Ce qui occupe beaucoup Brasillach, c’est l’offensive allemande de Von Rundstedt de l’hiver 44 qui a suscité tant d’espoirs chez les collabos. «Je ne parle pas de l’offensive Von Rundstedt, car je n’en sais rien. Mais elle cause dans le public un “affolement” certain, hors de proportion avec les nouvelles qu’on en donne. Les gens se ruent à la TSF et en particulier à Radio Stuttgart, bien entendu, avec cette folie de la radio clandestine qu’ils ont depuis cinq ans. Thierry Maulnier dans ses graves bulletins militaires signés Jacques Darcy [qu’il écrivait dans «le Figaro». Thierry Maulnier était un relativement jeune maurrassien, qui, assez naturellement, avait bien tourné et souhaitait la victoire des Alliés] évoque mai 1940, ni plus ni moins. Les gens sont pâles d’effroi à l’idée de “les” voir revenir [les Allemands].» Et dans une lettre à Bardèche du 26 décembre: «Tu me parles naturellement de l’offensive allemande. Je vois que l’excitation est aussi grande à Drancy qu’à Fresnes […]. Il paraît aussi qu’une conférence de presse d’avant-hier a déclaré qu’il ne fallait s’étonner ni s’inquiéter si les Allemands poussaient une pointe jusqu’à Reims.» J’étais en seconde A au lycée Emile-Duclaux à Aurillac. Et cette offensive allemande dans les Ardennes n’avait rien pour m’inquiéter. Nous en avions vu d’autres.

BF .

Notes