L'Angleterre plutôt que la Russie

I. ­ Soljenitsyne a 80 ans

Comme vous le savez, on ne voit pas le temps passer et, par exemple, Alexandre Soljenitsyne, qui est né en 1918, un an après la révolution, a eu ou aura cette année 80 ans. Je ne vous embêterais pas avec ce genre de détail s’il ne venait pas de publier « la Russie sous l’avalanche ». (Les chapitres 1 à 16 ont été traduits du russe par Georges Philippenko, les suivants, il y en a semble-t-il trente-six en tout, par Nikita Struve, Fayard, 110 F.) Le titre russe n’est pas indiqué, ce doit être le même que le titre français. Pas davantage l’éditeur russe. Il n’y a qu’une référence à Alexandre Soljenitsyne pour la langue russe. La Librairie Arthème Fayard a son importance puisque non seulement elle a le copyright pour la traduction française, ce qui semble normal, mais encore « pour les autres langues dans le monde entier ». Ainsi, lorsque Soljenitsyne donne son avis sur la Russie d’aujourd’hui et son avenir, c’est Claude Durand (le PDG de Fayard) qui s’occupe de ce livre pour les Etats-Unis, le Japon ou l’Allemagne, en admettant que la Russie et l’avis de Soljenitsyne sur elle intéressent encore ces grandes puissances. Il y a un bref glossaire que je n’ai pas trouvé bien fameux. Pas assez complet. La traduction non plus ne m’a pas épaté. Ou c’est Soljenitsyne le responsable. Comme s’il était excédé par le malheur russe, l’immensité de la tâche, qu’à son âge les bras lui en tombaient. Et puis comme un regret de « la Roue rouge » et de ses noeuds. La patiente dénonciation des crimes, août 14, novembre 16, l’admirable 17, l’année de tous les malheurs, bref, comme si ce qui s’était passé il y a maintenant plus de quatre-vingts ans, ç’avait tout de même une autre allure dans la catastrophe, disons-le, c’était tout de même plus amusant que le sinistre et médiocre présent, que M. Vodka-Eltsine, qu’Egor Gaïdar, le « réformateur » de l’économie, ou même Evgueni Primakov, qui ne serait pas si mal dans le rôle de Premier ministre. Tout ça ne vaut pas Stolypine, malheureusement assassiné en 1911, ni dans son genre Lénine, ni dans son genre Staline, ni dans son genre Khrouchtchev, ni dans son genre Brejnev, et ­ je ne le dirai qu’à vous, mes lecteurs, et si les Russes ne nous écoutent pas et surtout Alexandre Soljenitsyne ­ tout ça ne vaut pas dans son genre Gorbatchev. « La Russie sous l’avalanche », Soljenitsyne nous prévient et prévient ses compatriotes, c’est son dernier livre sur le sujet, sur ce qu’il faut faire pour tenter de sortir de ce merdier. En 1990, quand il était encore aux Etats-Unis, il avait déjà écrit « Comment réaménager notre Russie ? » (Fayard). Et en 1994 (toujours chez Fayard), « le Problème russe à la fin du XXe siècle ». Qu’on ne se fasse pas d’illusions, nous dit Soljenitsyne dans l’introduction de son dernier livre, « je n’espère pas contribuer dans l’immédiat à trouver les voies de notre guérison. Je ne suis qu’un témoin parmi d’autres de ce siècle qui, pour la Russie, n’en finit pas d’être atroce, et si j’ai écrit ce livre, c’est pour fixer ce que nous avons vu, ce que nous voyons, ce que nous endurons ». Soljenitsyne sait qu’il n’est pas le seul « à dresser ce bilan et à réfléchir à toutes ces questions ». Mais tout ça, en général, est fait d’une façon un peu dispersée. « Alors il faut bien que quelqu’un prenne sur lui de s’extraire un moment du tourbillon de la vie pour faire la synthèse de tout cela. » S’il y a un peuple qui peut se demander, depuis un siècle, ce qu’il a pu faire au Bon Dieu pour être dans une merde pareille, c’est bien le peuple russe. Il n’est pas le seul. Mais qu’est-ce qu’il a pu déguster dans ces cent dernières années ! Du début à la fin. Il y a eu vraiment de l’héroïsme à être russe au XXe siècle. Tout au début, le peuple russe trouve moyen de perdre sa flotte et sa guerre contre le Japon. Une première dans le monde. Du jamais vu. Le Japon, qui connaissait ça ? Qui en avait peur ? En 1900, ça n’existait pas le Japon. Et puis pendant la guerre de 14, cette terrible guerre de 14 qui a détruit l’Europe au sommet de sa puissance et de sa richesse ­ cette Europe qui avait tout alors pour être l’Europe, à cette mosaïque d’alors si savoureuse il ne manquait que l’Europe pour être l’Europe, il y avait déjà l’Autriche-Hongrie, l’Europe c’était moins compliqué à faire que l’Autriche-Hongrie, alors qu’aujourd’hui on s’échine à faire l’Europe et on la fera sans doute, une Europe beaucoup plus problématique qu’hier et en tous les cas moins appétissante ­, la Russie donc, en 14, trouve moyen d’entrer dans cette guerre idiote du bon côté, du côté des vainqueurs, et d’en sortir du côté des vaincus, comme une vulgaire Allemagne ou une vulgaire Autriche-Hongrie, avec en prime une révolution qui s’est avérée une fausse révolution et la plus sanglante qui fût : plus d’aristocratie, plus de bourgeoisie, plus de paysannerie, etc. Dopée par une victoire héroïque qui fut une purge de plus et la plus radicale, la Russie, groggy, ne s’en est toujours pas remise et titube dans les cordes de ses nouvelles frontières (à suivre).

II. ­ N’ayons pas peur des mots

Si l’on veut avoir des nouvelles de la Russie, du peuple russe, et si l’on ne craint pas les contrariétés, le mieux certainement est de lire Soljenitsyne. Un siècle de Russie. Le plus atroce. Quand on sort de Soljenitsyne, on se dit que la France n’est vraiment pas à plaindre. Que nos enfants peuvent étudier s’ils en ont vraiment l’envie. Que tout marche chez nous que c’en est une honte, et que ce qui ne marche pas ne devrait pas être au-dessus de nos ressources. Après ce siècle de Russie, le hasard humoristique de l’édition nous propose un siècle d’Angleterre en bande dessinée. Le roman d’une vie. A la mémoire d’un couple modeste, Ethel Briggs (1895-1971) et Ernest Briggs (1900-1971). Par leur fils Raymond Briggs, un artiste, un dessinateur qui est né, si mes calculs sont exacts, en 1933, l’année de Hitler. Raymond Briggs, qui a donc aujourd’hui 65 ans, un des meilleurs âges de la vie, a d’ailleurs dédié son livre, « Ethel et Ernest » (traduit de l’anglais par Alice Marchand, Editions Grasset et Fasquelle, 120 F), qui a été publié cette année même chez Jonathan Cape, « A ma Mère et à mon Père ». L’histoire commence en 1928. Ernest avait alors 28 ans et passait à bicyclette devant les fenêtres de la respectable maison où Ethel, habillée en soubrette, secouait les chiffons du ménage. Les jours passèrent, ils se faisaient des signes. Ethel, elle, avait 33 ans, ce qui n’est pas si jeune pour une femme. D’ailleurs, cinq ans après, quand Ethel a eu Raymond, son premier et seul enfant, le docteur a eu un aparté avec Ernest dont vous allez voir l’importance. Le docteur : « M. Briggs, un mot. C’était limite. » Ernest : « Ah ? » Le docteur : « Votre femme a 38 ans. Il vaut mieux s’arrêter là. Un enfant de plus… plus de femme. Désolé. Bonne journée. » On voit alors le crâne chauve du médecin dans l’escalier et Ernest qui dit par-dessus la rampe : «  Mais on voulait une vraie famille… » Toute l’histoire de l’Angleterre va s’inscrire devant nos yeux. Le mari est plus à gauche que sa femme. Il est plus jeune. Il est travailliste, n’ayons pas peur des mots. Ethel a gardé les préjugés de son milieu quand elle était non pas bonniche mais femme de chambre. Elle n’aime pas les jurons, les mots sales, les situations pas comme il faut. Il y a même la question juive évoquée. Une nuit, ils sont dans leur lit. Ernest dit à Ethel : « Hé, tu savais qu’en Allemagne une juive n’a pas le droit d’épouser un Allemand ? » Et Ethel de répondre : « Je n’épouserai jamais un Allemand. » Je ne sais pas si vos enfants aimeront « Ethel et Ernest », ça dépend des jours, mais ça ne peut pas leur faire de mal. C’est un chef-d’oeuvre. Grasset tient là son Goncourt. Ça devrait avoir plus de succès que « l’Histoire d’Angleterre » d’André Maurois.

III. ­ Question de confiance

Plus de place. Mais à la différence de « Libération », j’ai bien aimé « les Frères de la consolation » de Patrick Besson (Grasset, 129 F).

B. F.

Le 15 Octobre 1998 .

Cette bizarre amitié

I - La suite enfin

Je déteste en général tout ce qui nous trafique un texte, une oeuvre. L’an dernier, j’avais cru devoir faire exception pour les «Mémoires» de Saint-Simon. Dans la collection «Mille et Une Pages», chez Flammarion, Francis Kaplan avait su nous donner une «anthologie suivie», en 1200 pages, des «Mémoires sur le règne de Louis XIV», pour 168 francs. Ses arguments, qui figurent en quatrième de couverture de l’ouvrage, m’avaient convaincu. Les voici: «1) Il est difficile, pratiquement, de lire les 9000 pages des “Mémoires” de Saint-Simon; 2) d’autant que tout n’est pas d’un intérêt égal; 3) et que les passages les moins intéressants, rapportant des événements adventices, font perdre le fil des intrigues qui font la vie de ces “Mémoires”.»Les arguments, certes, mais surtout la lecture de Saint-Simon. J’avais lu avec plus de passion que jamais «le Siècle de Louis XIV» qui allait de 1691 à 1715: 1 200 pages, ça bousculait les morceaux choisis habituels où, sous prétexte de nous en mettre plein la vue, l’on réduisait Saint-Simon à faire du Saint-Simon. Alors que tout Saint-Simon est du Saint-Simon. Il y a un fil, il y a un projet, il y a une passion, il y a un roman. Et 9 000 pages risqueraient de nous en faire perdre la mémoire. C’est délicieux de perdre la mémoire dans une oeuvre. Il y a si peu d’oeuvres qui nous en donnent l’illusion. Mais l’on est parfois trop jeune, trop vieux ou trop occupé par la vie de tous les jours pour ne pas s’y perdre. Perdre le fil. Et se retrouver dans une grande crise d’absurde: «Mais qu’est-ce que je fais là? Où suis-je?» Il faut tout de même toucher terre. Emerger. Voir d’où l’on vient. Et où l’on se trouve. Après, on aura tout son temps pour les huit tomes de l’édition d’Yves Coirault dans la Pléiade. On pourra pousser le vice, s’offrir le luxe, toujours dans l’édition d’Yves Coirault (hélas disparu) de feuilleter «les Traités politiques et autres écrits». Par exemple, la «Lettre sur l’affaire du Bonnet» ou les «Vues sur l’avenir de la France» ou encore le «Mémoire des prérogatives que les ducs ont perdues» ou dix autres traités tout aussi savoureux, tout aussi exaspérants.Les «Mémoires sur le règne de Louis XIV», dans cette anthologie si particulière, c’était très bien. Mais ce n’était pas assez. Il nous fallait la suite. La Régence. Les « Mémoires sur la Régence ». Je craignais que l’aventure, l’entreprise de Francis Kaplan ne tourne court. Que l’éditeur ne se ravise: «Ça ne nous rapporte pas assez d’argent. Ça a déjà été fait.» Nous l’avons, pourtant. Et comme me dit Francis Kaplan dans sa dédicace: «parce que Saint-Simon sans la Régence n’eût pas été Saint-Simon». Sans le Régent non plus.

II - Une suite de Régent

Louis XIV, c’est parfait. N’importe qui peut écrire sur Louis XIV. Voltaire, par exemple. Non, je plaisante. Mais le Régent, c’est autre chose. Deux copains. Ça se dit tout le temps des mots à l’oreille. Le petit Saint-Simon qui monte sur d’imaginaires échasses pour mieux souffler au Régent ce qu’il doit dire. C’est le grand moment des «Mémoires». De tout ce bruit et de toute cette fureur. Le moment qu’on attendait. Et avec les deux qui l’attendaient. Saint-Simon (1675-1755), bien sûr, et le duc d’Orléans (1674-1723), comme on peut l’imaginer. La Régence et le Régent, ç’aurait pu ne jamais exister. Il en a fallu, des morts. Rappelons-nous que Louis XV (1710-1774) était l’arrière-petit-fils de Louis XIV. Et ç’aurait pu durer plus longtemps. Louis XV n’était pas un entêté du pouvoir. Il a fallu la mort de son vieux précepteur, le cardinal Fleury (1743), pour qu’il se décide à dire qu’il allait gouverner personnellement. Il aimait bien les vieux messieurs et les jolies femmes. D’ailleurs Saint-Simon, qui, à un an près, avait le même âge que son ami le Régent et qui trouva moyen de vivre trente-deux ans de plus que lui, les Mémoires conservent, ne lui en voulut vraiment que d’une chose, d’être mort si jeune, à même pas 50 ans. On n’a pas idée, tirer le gros lot, contre toute attente devenir régent et mourir huit ans après, ça se soigne. Hélas, le Régent ne voulait pas se soigner. Il lui aurait fallu changer de vie. Et il ne voulait pas en changer. Il la trouvait trop agréable. Après Louis XIV et ses contraintes, le Régent avait l’impression de respirer. Et la France avec. La seule chose qui inquiétait un peu le Régent, c’était sa mort. Qu’elle fût rapide, c’était son souhait. Il aimait bien mieux, disait-il, «l’apoplexie qui surprenait et qui tuait tout d’un coup sans avoir le temps d’y penser». Et là, Saint-Simon explose: «Un autre homme, au lieu de se récrier sur le genre de mort dont il était promptement menacé, et d’en préférer un si terrible à un autre qui donne le temps de se reconnaître, eût songé à vivre et faire ce qu’il fallait pour cela par une vie sobre, saine et décente, qui, du tempérament qu’il était, lui aurait pu procurer une fort longue vie, et bien agréable dans la situation, très vraisemblablement durable, dans laquelle il se trouvait.» Je ne le répéterai jamais assez: on devient régent contre toute attente et on ne fait pas tout pour le rester. On ne mène pas aussitôt cette vie sobre, saine et décente, celle de Saint-Simon, par exemple, il y a de quoi enrager! La Régence, c’est une curiosité dans l’histoire de France. Et cette bizarre amitié entre celui qui allait devenir le Régent et Saint-Simon. Oh, qui s’explique. Vous pouvez la lire. «Mémoires sur la Régence», par le duc de Saint-Simon (textes choisis, annotés et préfacés par Francis Kaplan, «Mille et Une Pages», Flammarion, 164 F). Un peu moins de mille pages tout de même, huit cents et quelques

III - Fontevraud

Je poursuis mes cadeaux de Noël, qu’il faut toujours, comme vous le savez, préparer à l’avance, en vous recommandant «l’Abbaye de Fontevraud», de Gérard Rondeau. Les photographies sont de Gérard Rondeau et les textes de Chantal Colleu-Dumond, qui dirige le centre culturel de l’abbaye royale de Fontevraud (Robert Laffont, 35,10 euros ou 230,24 francs). C’est un très beau livre qui donne envie de retourner là où la Loire croise la Vienne. L’abbaye fut fondée en 1101 par Robert d’Arbrissel, «prédicateur apostolique» qui eut l’idée et l’audace de fonder un ordre dirigé par des femmes. La première abbesse fut Pétronille de Chemillé. Sa plus célèbre fut une Rochechouart, la soeur de la Montespan. En 1804, Napoléon, avec cet humour froid qui le caractérisait, transforma par décret l’abbaye en prison. Elle l’est restée jusqu’en 1963 où Fontevraud fut rendue aux Monuments historiques. D’être une prison lui permit d’accueillir Charles Maurras de 1945 à 1952, qui s’y sentit moins dépaysé. Je vous recommande, page 52, la cheminée Saint-Benoît. La photo. Pour ceux que les abbayes découragent, je suggère, du même Gérard Rondeau, «l’Echappée libre, Tour de France 2001» (Seuil, 29,95 euros ou 196,46 francs) avec une préface de Michel Onfray. Comme s’il y avait correspondance entre le tour des roues et la photo.

B.F.

Delavigne ou Delacroix ?

I - Delavigne ou Delacroix ?

Pour le moment, Chloé Delaume (née à Paris en 1973) se trouverait placée, dans le «Dictionnaire des écrivains de langue française» de Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty et Alain Rey - qui vient d’être réédité en deux volumes chez Larousse après dix-sept ans d’existence chez Bordas -, entre Michel Deguy (né en 1930), poète, philosophe et universitaire, et Casimir Delavigne (1793-1843), poète et dramaturge né au Havre, qui a connu très tôt la gloire. Dans le précédent dictionnaire (en quatre volumes), elle aurait eu un peu plus de chance. Elle aurait toujours eu comme voisin de gauche Michel Deguy mais comme voisin de droite Delacroix, Eugène Delacroix (1798-1863), et son «Journal». Ce n’est pas, à ma connaissance, qu’il y ait eu une telle chute du Delacroix sur le marché, mais les auteurs du Dictionnaire, dans le souci de gagner de la place, ont dû se dire que Delacroix appartenait plus à un dictionnaire de la peinture que de la littérature. Ça se défend. Je suis content d’avoir pu mélanger, si je puis dire, Chloé Delaume, qui vient d’obtenir le prix Décembre pour son deuxième livre publié, «le Cri du sablier» (Farrago, Editions Léo Scheer, Michèle Khan pour le frontispice ; la vignette de couverture est d’André Masson ; 85 F ou 12,96 euros), et le «Dictionnaire des écrivains». A part les dates et le recensement des oeuvres, les dictionnaires n’ont en général pas beaucoup d’importance, on peut se moquer de leurs jugements. Mais quand il s’agit d’auteurs relativement jeunes, on serait content de les consulter, on serait content d’être vingt ans après. De lire en termes maladroits tout ce qu’il faut savoir de Chloé Delaume. Les prix, en fait, aimeraient ne jamais se tromper. Il y va de leur petite vanité. Si on les laissait faire, ils ne couronneraient que des auteurs connus ou des livres qui ont déjà du succès. Ce n’est pas tous les jours Proust ni Malraux, ni même Marguerite Duras pour le Goncourt, et c’est bien dommage pour notre ego. En 2000, pour bien marquer notre siècle, Chloé Delaume avait publié son premier livre, «les Mouflettes d’Atropos», chez le même éditeur, sur les mêmes presses de l’imprimerie des Presses universitaires de France à Vendôme. C’était une première version du «Cri du sablier». Plus dure peut-être. Plus hard, comme nous aimons dire quand il s’agit de soutenir l’effort de guerre américain. Certains des membres du jury Décembre l’ont même préféré au «Cri du sablier». C’était plus direct, ont-ils dit, moins littéraire. Moins romancé, ce qui n’est pas la même chose. D’autres, non. Entre «les Mouflettes d’Atropos» et «le Cri du sablier», il y avait eu progrès, création.

II. - Une diseuse

Quand on lit en quatrième de couverture quelques lignes des «Mouflettes d’Atropos», on comprend mieux ce dont il s’agit et l’accent assez inimitable de l’écrivain: «Voyez-vous, avant, j’étais prostituée. Depuis, j’ai passé mon capes. Histoire d’avoir une protection sociale. J’ai eu l’enfance des orphelines. On ne peut pas dire que ce soit gai. Le bonheur non plus, remarquez. Ça dépend d’où vient le plaisir. Mais tout ça reste relatif.» On a presque envie de lui dire: «Taisez-vous, maintenant.» Mais elle le sait, ça, et elle le dit: «Moi, j’en aurais des choses à dire. [µ] Mais je me tais, moi. Voyez-vous. Je m’astreins au silence. Et c’est très compliqué. Ma logorrhée sismique, je la rumine avec l’application d’une charolaise traînant ses sabots aux portes des vieux abattoirs.» Qu’est-ce que vous voulez faire d’autre, avec une entêtée pareille qui rumine sans arrêt dans son coin, que la lire ? Puisque c’est notre métier et que ça va devenir votre plaisir. Votre plaisir? Façon de parler. Que la lire jusqu’au bout, jusqu’à la dernière ligne. Jusqu’à l’exaspération. Elle vous ferait prendre le français en grippe à force de le parler, et de le parler si bien. Ce qui manque peut-être à Chloé Delaume pour être aussi fameuse que Jean Genet (1910-1986) ou Violette Leduc (1907-1972), ce n’est pas le talent, elle en est gavée, c’est l’époque, qui n’est pas très littéraire. Il y avait de drôles de fées autour de ces deux-là. Cocteau, Sachs, Sartre, Simone de Beauvoir et même Malraux pour «les Paravents» à l’Odéon-Théâtre de France sous de Gaulle. Nous faisons ce que nous pouvons avec les moyens du bord. C’est Jeanne Moreau, après tout, qui nous l’a fait découvrir, c’est Pierre Bergé qui l’a fait monter sur l’estrade dans les galeries du Lutétia. Il y a de la diseuse chez Chloé Delaume, comme certaines chanteuses de l’avant-guerre et de l’Occupation. Il suffit presque d’ouvrir «le Cri du sablier» au hasard: «Alors. Qu’espérais-tu. Mon père. Mon haut-le-coeur. Qu’en souillant mes dix ans, tu ensanglanterais tout. Qu’en feignant d’épargner ma petite chrysalide, tu pourrais resurgir en effet papillon. Mon père, mon sale chaos. Que croyais-tu vraiment qu’il pouvait arriver.» Un écrivain, mon Dieu. Et ce n’est pas ce qui vend le plus sur le marché.

III. - En attendant

Nous reparlerons du «Dictionnaire des écrivains de la langue française», qui parle d’une façon fort convenable d’Eugène Fromentin (1820-1876) et, d’une façon générale, de tous les écrivains qui ont passé la rampe, qui figurent depuis un bout de temps dans les manuels de littérature. Comme si ça créait une émulation. A croire que la littérature ne s’adresse qu’aux écrivains. Et, à la rigueur, aux professeurs qui ont la charge d’en parler. Autre remarque: il vaut mieux faire partie d’un groupe. Ainsi, dans les policiers, pendant longtemps ça a voulu dire quelque chose d’être du Masque ou de la Série noire. Ce n’est plus aussi certain. Ces collections ont tendance à changer de couverture. Il y a un malaise dans la police. En gastronomie, on ne bouge qu’avec d’infinies précautions. Une variante dans la couleur de la couverture. Le «Guide Lebey 2002 des restaurants de Paris» n’augmente que de 40 centimes par rapport au 2001 (Albin Michel, 15 euros ou 98,40 francs). Je suis surpris de ne pas y trouver la Boule d’Or (au 13, boulevard de La Tour-Maubourg, Paris-7e; 01-47-05-50-18), d’Alain Gandillon et d’Eric Trompier, dont j’aime le calme et la qualité. Peut-être Claude Lebey attend-il qu’il s’appelle la Petite Marée? Il m’arrive de préférer le poisson quand il n’est pas obligatoire.

B.F .

Sans fromage

I. — A l’usage des adolescents

Il y a une collection très pratique et que je recommande, par exemple, pour nos enfants, c’est ” Folio bilingue “. On vient de rééditer là ” Face aux ténèbres “, avec comme sous-titre ” Chronique d’une folie “. Vous aviez pu lire ce récit d’une dépression de William Styron par lui-même, ” Darkness visible, A memoir of madness “, en 1990 chez Gallimard, traduit de l’américain par Maurice Rambaud. Cette fois-ci, cette traduction a été révisée, préfacée et annotée par Yann Yvinec. Ce livre facile à lire avait eu un grand succès dans le monde entier.

Il faut dire que le sujet nous concerne tous. Tout le monde n’est pas dépressif et surtout dépressif jusqu’à la folie, mais tout le monde, un jour ou l’autre, risque de l’être. Et ceux qui vivent à l’écart de cette manie sont bien contents de lire quelque chose dessus. Ils goûtent plus vivement la chance qu’ils ont. Styron avait parlé de son sujet sans façon. Un peu comme s’il écrivait pour les lecteurs du ” Reader’s Digest “. Et ça se terminait bien, à l’américaine : ” Les hommes et les femmes qui ont surmonté la maladie — ils sont légion — portent témoignage de ce qui est sans doute son unique côté rédempteur : il est possible de la vaincre. ” Mais l’on comprenait mieux, dans son récit, comment William Styron était devenu un dépressif ” actif “, si je puis dire, que la façon dont il s’en était tiré. L’hôpital, dit-il. Mais sans que cet hôpital nous semble très convaincant. Comme si Styron n’avait pas les mots sous la main pour dire son bien, son mieux. La santé, c’est comme les bons sentiments, ce n’est pas si facile dans l’expression.

Au fond, c’était le temps qui avait joué. Et qu’il soit enfin traité comme un malade, presque comme un fou. Il le dit lui-même : ” Car, en réalité, l’hôpital m’apporta le salut et, plutôt paradoxalement, ce fut dans ce lieu austère aux portes verrouillées et grillagées et aux mornes couloirs peints en vert — avec jour et nuit, dix étages plus bas, le hurlement des ambulances — que je trouvai le repos, l’apaisement de la tempête déchaînée dans mon cerveau, que je n’avais pas réussi à trouver dans ma paisible maison de ferme. ” Il avait besoin d’avoir à son étage ” quatorze ou quinze hommes et femmes entre deux âges en proie aux affres d’une neurasthénie à tendance suicidaire “. Ça le change des invités, des bons dîners, de la représentation sociale. Ça le change de sa femme, Rose, à qui il dédie son livre et qui fut sans doute admirable. L’hôpital, parce que ce n’est pas gai et que Styron n’a envie de rien, et surtout n’a pas envie de rire.

Et c’est ce livre que vous voudriez que nos enfants lisent ? Pourquoi pas. ” Nos enfants “, c’est une façon de parler. Mais à partir de 14-15 ans, certainement. Ça leur apprendrait un peu d’anglais. Un anglais tout simple. Et puis l’adolescence est un âge difficile. Et de voir une grande personne très connue qui boude l’existence, qui n’arrive pas à s’arranger de la vie de tous les jours, qui ne tourne pas rond, ça peut les aider. De mon temps — on en revient toujours là — et pour les cas complexes, il y avait ” la Nausée “, ” Melancholia ” comme Sartre aurait voulu l’appeler s’il n’y avait pas eu Gaston Gallimard pour veiller au grain. Mais ” Darkness visible “, ” Face aux ténèbres ” (je préfère le titre américain), c’est bien comme certificat d’études, comme brevet, comme bachotage de la dépression.

C’est ce qui avait dû m’égarer quand j’avais lu ce livre, il y a dix ans : un peu simplet. J’ai changé d’avis. On n’est jamais assez simple quand on parle de choses pénibles. Et puis à la base du livre il y a une conférence que Styron fit en mai 1989 à Baltimore, ” à l’occasion d’un symposium sur les troubles de l’affectivité patronné par le département de psychiatrie de la faculté de médecine de l’université Johns Hopkins “. Parmi tous ces spécialistes de la psychiatrie dont on imagine le jargon parfois difficile, Styron, qui représentait le patient et la littérature, ne pouvait être que clair et lisible, ce qu’il a été. A propos de la dépression et de ce qui s’ensuit parfois, le suicide, Styron cite quelques exemples célèbres. Romain Gary et sa femme Jean Seberg, qu’il a connus, Primo Levi et bien d’autre dont Styron établit avec minutie la liste, de Vincent Van Gogh à Maïakovski.

II. — Camus, vraiment ?

C’est tout juste si Styron n’inclut pas, parmi ses suicidés d’honneur, Camus qu’il admire, qu’il aurait voulu connaître, qu’il a presque connu et à qui il consacre un chapitre. Non, trop c’est trop, et Camus c’est vraiment trop. Malgré ” le Mythe de Sisyphe ” et sa fameuse phrase citée, ” Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. “

La philosophie n’est pas la vie. Et beaucoup de gens vivent jusqu’à la fin sans être persuadé pour autant que la vie méritait toute cette peine. J’incline d’autre part à penser, sans être pour autant dans leurs confidences, que certaines personnes se sont tuées sans avoir cherché midi à quatorze heures. Malgré aussi la fin de Camus sur laquelle Styron insiste d’une façon naïve, presque gênante : ” Camus avait été victime d’un accident de voiture et il était mort cruellement à la fleur de l’âge, à 46 ans. [µ] Sans relâche, je méditais cette mort. Bien que Camus ne conduisit pas la voiture, on pouvait supposer qu’il savait que le conducteur, le fils de son éditeur, était un fanatique de la vitesse ; aussi y avait-il dans l’accident un élément de témérité qui suggérait un comportement quasi suicidaire, au moins un flirt avec la mort, et il était inévitable que les conjectures suscitées par l’événement n’en reviennent au thème du suicide dans l’oeuvre de l’écrivain. “

Non, on est plutôt revenu au thème de l’absurde. Styron avait 35 ans quand Camus est mort. Il était l’auteur d’” Un lit de ténèbres ” que Camus avait lu et admiré, d’après Gary et selon Styron. Si Styron avait écrit et publié ces lignes au moment de la mort de Camus, elles auraient fait scandale en France. Par leur imprécision dans le détail. Et tout de même la netteté de la thèse. Le temps arrange bien les choses. Personne n’a bronché à ma connaissance. Pas même l’éditeur français du livre. Dans une édition, je le répète, révisée, préfacée et annotée.

En 2000 comme en 1990, on doit surtout être flatté par l’admiration qu’un célèbre écrivain américain porte encore à un écrivain de chez nous. C’est d’ailleurs assez amusant, cette histoire, Styron enrôle dans sa légion de dépressifs historiques Camus, qui est une proie de choix, mais il a besoin d’une caution. D’un soutien. Après tout, Camus, il ne l’a jamais rencontré. Et Camus est mort en 1960. Mais Camus et Styron avait un ami commun qui allait les présenter : Romain Gary.

Romain Gary sera l’homme de la situation. Aussi actif dans le prosélytisme que Styron. Jugez-en plutôt : ” Camus, me dit Romain, faisait de temps à autre allusion au profond désespoir qui l’habitait et parlait de suicide. Il en parlait parfois en plaisantant, mais la plaisanterie, mais la plaisanterie avait un arrière-goût de vinaigre, qui n’allait pas sans perturber Romain. ” Il n’y a qu’un hic, c’est que Camus ” n’avait apparemment jamais attenté à ses jours “. Basta ! Ne nous laissons par arrêter par le détail : ” Il me fallut quelques années de recul pour trouver crédible que la déclaration de Camus sur le suicide (dans ” le Mythe de Sisyphe “) et l’intérêt obsessionnel qu’il portait au sujet aient pu découler tout autant d’une perturbation mentale chronique que de ses préoccupations d’ordre éthique et épistémologique. “

III. — La rentrée commence

Un ” à suivre ” s’impose. J’avais prévu un brave II fort opposé à la dépression qui aurait tourné autour du ” Guide de l’amateur de fromages “, de Marie-Anne Cantin (Solar, 160 F). Et un III d’autant plus bref sur ” Comment améliorer les oeuvres ratées “, de Pierre Bayard (Minuit, 98 F), que Laurent Lemire m’avait devancé avec brio dans le dernier ” NO “. On va revoir tout ça.

B.F.

Suisse énigmatique?

I. - La mort du loup

J’étais l’autre semaine dans le Valais et c’est la mort du loup qui suscitait des commentaires. Ainsi dans le quotidien suisse édité à Genève, «le Temps», du 15 janvier, je lisais sous la plume de Laurent Nicolet: «Jeudi matin, vers 4heures, au col du Simplon, surgissant d’un mur de neige (il y est tombé plus d’un mètre en deux jours), la bête a réussi à éviter un premier chasse-neige, mais pas le deuxième qui le suivait. Le conducteur du premier véhicule a raconté avoir vu l’animal sur la route faire un écart. Le deuxième conducteur, lui, n’a rien vu et juste “senti quelque chose sous les roues”. Comme dans le cas du loup de Reckingen, il s’agit d’un jeune mâle, probablement solitaire et auquel on attribue la trentaine de moutons et de gibiers égorgés dans la région depuis le 24 octobre dernier.» Pas de chance, cette mort a eu lieu le lendemain d’une conférence de presse sur le loup de Brigue où M.Philippe Roch, directeur de l’Office fédéral de l’Environnement, avait insisté sur «la bonne nouvelle» que constituait le retour du loup dans le Valais. M.Philippe Roch avait proposé 500000 francs pour faciliter les rapports entre les loups, les hommes et les moutons. Entre «civilisation industrielle et nature profonde». Dans la région, on se pose la question de savoir si le deuxième chasse-neige n’a pas écrasé en fait un loup qui était déjà mort. Le cadavre serait parti de Sion en direction de l’hôpital vétérinaire de Berne pour découvrir ce qu’il en était. Il est vrai qu’à chaque mouton tué par le loup l’éleveur touche une prime. Mais si ce n’est pas le loup qui l’a tué? Si, sur la trentaine de moutons, il n’y en a eu que quatre ou cinq? Et le reste? Des moutons de Panurge qui se seraient jetés du haut des collines pour s’écraser au sol? Les Valaisans sont en majorité contre le loup. Les chasseurs, les éleveurs et ceux qui ont peur du loup. Mais cette majorité est confuse. Il suffirait que la chasse aux loups soit autorisée sans être vraiment autorisée pour que les chasseurs en redemandent. Que la prime par mouton soit élevée et les éleveurs se laisseraient attendrir. Enfin pour ceux qui ont peur du loup, il suffirait que le loup se déguise en mère-grand pour que le petit chaperon rouge se laisse croquer. Le loup n’existait plus dans le Valais. Il fallait que l’Etat s’en mêle. L’Office fédéral de l’Environnement. Pour le tourisme et l’écologie. La nature n’existe que quand elle va disparaître. C’est l’Etat, fédéral ou pas, qui a suscité l’industrie. C’est à ce même Etat de susciter des passions quand l’objet du désir n’est plus. On rameute à grands frais une dizaine de loups, on en tue deux et c’est le théâtre. A propos d’un loup hagard et chimérique, on recrée des peurs et des sympathies. Ah! si j’étais resté trois semaines dans le Valais, je me serais mis à dos les chasseurs, les éleveurs, les écologistes, les peureux, l’Etat fédéral, les autorités locales, etc. D’ailleurs comment dit-on loup en allemand? Wolf? Ce n’est pas un nom vraiment suisse. Le loup n’est pas la seule particularité du Valais. Il y a la viande des Grisons. Qu’allais-je dire? La viande du Valais, bien sûr. J’en ai mangé de l’excellente près de Verbier. Fine et goûteuse. On se met presque en colère dans le Valais quand un étranger se mêle de parler de viande des Grisons qui est de l’autre côté de la Suisse, de Coire ou de Davos, du côté de l’Autriche. Ce qu’on appelle là-bas Bündenfleisch. J’ai remarqué, chez le non-Suisse qui ne pratique pas la Confédération helvétique d’une façon régulière, cette confusion des lieux. Non seulement pour la viande séchée mais pour les stations de sports d’hiver ou d’été, pour les lacs, pour les villes même. Que Saint-Gall soit loin de Montreux, ça nous paraît presque inimaginable. Et Lausanne de Lucerne. Et Zurich de Sion. Et Bienne de Lugano. Ça bouge beaucoup pource qui ne fait en définitive qu’un peu moinsdu douzième de notre territoire. Et comme si nous confondions Rennes avec Nice et Strasbourg avec Bordeaux. Je ne sais si l’Europe va renforcer ou déliter ce sentiment d’une Suisse un peu énigmatique.

II. - Histoires d’ours

Dans les «Impressions de voyage en Suisse» d’Alexandre Dumas, que citent dans leur anthologie, «le Voyage en Suisse» («Bouquins», Robert Laffont, 1760p., 189F), Claude Reichler et Roland Ruffieux, professeurs à l’université de Lausanne, ce n’est pas le loup qui est mis en avant, mais l’ours, comme on s’en souvient peut-être. Et ça se passe à Martigny. A deux pas de Verbier et de Sion. L’aubergiste de Martigny montre à Dumas père une petite table avec quatre plats pour le premier service et, au milieu, un bifteck «d’une mine à faire honte à un bifteck anglais.» «Qu’est-ce donc que ce bifteck?», s’exclame Alexandre Dumas. «Du filet d’ours, rien que cela!», répond l’aubergiste. Dumas aurait préféré que ce fût du filet de boeuf. Et l’aubergiste de Martigny ne comprend pas ses hésitations: «Goûtez-moi cela et vous m’en direz des nouvelles.» Dumas en coupe un morceau gros comme une olive. «Je l’imprégnai d’autant de beurre qu’il était capable d’en éponger.» Il le porte à ses dents. Il coupe un second morceau, toujours en silence, d’un volume double à peu près du premier et, quand le morceau fut avalé: «Comment! c’est de l’ours? dis-je. - De l’ours. - Vraiment? - Parole d’honneur. - Eh bien, c’est excellent.» Au même instant, on appela à la grande table l’aubergiste. Et Alexandre Dumas avait fait disparaître les trois quarts de son immense filet d’ours quand l’aubergiste revint. On respire. Fameuse bête, lui dit l’aubergiste. Pesant trois cent vingt kilos. Beau poids. Et Dumas porte son dernier morceau à sa bouche. «Ce gaillard-là a mangé la moitié du chasseur qui l’a tué.» Le morceau, le dernier morceau, lui sortit de la bouche comme repoussé par un ressort. Et l’on comprend que le récit commence. Que le pauvre paysan, nommé Guillaume Mona, du village de Fouly, en avait assez de se voir voler ses poires, de préférence ce poirier chargé de crassanes, par un ours qui aimait les poires fondantes et dont il ne reste plus qu’un petit morceau sur l’assiette. Je crois me souvenir que c’est à la fin de la quatrième que notre professeur de lettres nous lut pour la première fois, en juin 43, ce récit de Dumas. On se battait en Russie du côté d’Orel. Un autre récit que j’ai lu en Suisse et qui m’a semblé assez suisse d’aspect, c’est la «Correspondance» entre Brice Parain et Georges Perros (1960-1971) avec un avant-propos, des notes et un index par Pierre et Yaël Pachet (Gallimard, 160F). L’un, Brice Parain, avait 63 ans et l’autre, Perros, avait 37 ans quand ils ont commencé à s’écrire. Brice Parain, agrégé de philosophie, auteur de réflexions sur le langage, qui fait partie du comité de lecture de Gallimard du temps où Gaston en était le patron, avait encore une certaine autorité. Avant guerre et après guerre. Il venait juste de publier «De fil en aiguille», un livre qui s’était d’abord appelé en revue «Au revoir» et qui aurait pu s’appeler «Adieu». Une somme. Assez déchirante. Georges Perros, lui, s’ennuie à la Comédie-Française et se retire à Douarnenez. Il va écrire ce qui deviendra ses «Papiers collés». Du Jules Renard pour la NRF. Pas d’argent. La province. De la correspondance avec Paulhan, Jean Grenier, Roudaut, Butor. De l’oeuvre posthume. Vivante, sinistre et posthume.

III. - Doute

Je lis dans «les Années cavalières, journal 2, 1966-1985 », de Jules Roy (Albin Michel), dont vous a parlé Jérôme Garcin, ces lignes de 1983: «Notamment avec bernard frank, qui avait été le premier mari de sa femme.». Et trois lignes plus loin: «bernard frank vient de se remarier […]. En voilà une nouvelle!» Je ne savais pas du tout que je m’étais marié deux fois. Il suffit d’attendre.

B. F.

L'inventeur de la conduite à gauche

I. - L’inventeur de la conduite à gauche


J’ai lu sans problème le prologue de « la Reprise », qui va de la page 9 à la page 43. J’ai encore cinq journées devant moi et un épilogue. Nous en viendrons à bout. C’est un roman idéal pour une croisière. Sur le Nil ou ailleurs. J’imagine - si peu, il est vrai - un pont, une chaise longue, une couverture, un loden, il fait parfois frais sur le Nil, je cornerai « la Reprise » à trois ou quatre endroits différents pour marquer mon passage et, si besoin était, un steward frapperait à la porte de ma cabine : « Monsieur Frank, vous avez encore oublié votre Robbe-Grillet au bar ! », en me taquinant du doigt. Vous pensez si je vais lire jusqu’au bout, jusqu’aux derniers mots, « les étincelantes falaises blanches », ce qui sera peut-être l’ultime sotie (on dirait que l’appellation a été inventée pour lui) de l’homme qui a fait que le roman français, qui se conduisait jusqu’ici à droite, s’est conduit avec lui à gauche, depuis que j’ai découvert dans « le Figaro littéraire » que je ne lisais pas vraiment les livres : « Il feuillette à la recherche d’un angle qui lui permette trois pirouettes. » Ah ! mon Dieu, si j’avais un fils, s’il avait du coeur, Robbe-Grillet serait déjà mort. Et pourtant dès qu’il ne parle pas de moi (et il en parle très peu, du reste), c’est plein de bon sens, son interview, ce qu’il dit sur Sollers, sur ce gouvernement de gauche « où il y a des alliances contre nature entre l’idéologie communiste qui est vraiment la grande faillite du xxe siècle mais qui continue à dire : il faut faire une politique plus anticapitaliste, et les Verts, qui disent n’importe quoi sur n’importe quel sujet, et puis Jospin qui a un passé assez dur et qui essaie d’être le néosocialiste néolibéral… » C’est plein de bon sens, mais c’est oublier un peu vite que ce qui unit notre trilogie, c’est le pouvoir et non pas les idées. Et que le pouvoir, c’est mieux que rien. La droite l’avait compris depuis longtemps, mais elle n’a plus le pouvoir. Elle ne se croit pas obligée pour autant d’avoir des idées.

C’est d’ailleurs pour ça que le pays ne déteste pas la cohabitation : « Puisque vous n’êtes pas capable d’aller jusqu’au bout de vos idées, et que c’est d’ailleurs préférable puisque vous ne pensez qu’au pouvoir, on va rogner sur votre pouvoir. » La cohabitation, c’est encore ce que l’on a trouvé de mieux pour empêcher les partis victorieux de s’endormir dans la béatitude. Je me demande si d’avoir réduit à cinq ans le mandat présidentiel ne va pas déranger ce précieux équilibre. Si, pour cinq ans, le pays ne va pas se dire : « Oh ! On peut y aller. Cinq ans, c’est pas grave ! » Mais si, c’est grave. Cinq ans de Jospin après cinq ans de Jospin, et du Jospin promu, ça me fatigue déjà. Et cinq ans de Chirac après sept ans de Chirac, c’est tout de même beaucoup.

II. - Le temps au temps

Pour être supportable, il faut donner l’impression qu’on est parti depuis longtemps. Regardez Clemenceau. Je n’insiste pas, pour les jeunes, Clemenceau, c’est le déluge. Mais regardez Pétain, dont on parle encore souvent. Entre Verdun (1917) et 1940, il y avait eu certes la défaite, mais vingt-trois ans. Et puis l’âge de Pétain. Il semblait à la fois solide et rassurant, et, à 84 ans, on n’est plus un dictateur ou alors on cache son jeu. Il l’a caché. Et seule la victoire lui a coupé la parole qu’il aurait pu garder jusqu’à 95 ans. De Gaulle bénéficia, si je puis dire, des mêmes conditions favorables. Entre l’appel du 18-Juin et son retour : dix-huit ans. La chute de la IIIe République, l’Etat français, le gouvernement provisoire, la IVe République et, bien sûr, l’Algérie. Il n’y a pas de Verdun, ni d’appel du 18-Juin chez Mitterrand. Mais il a su survivre à ses erreurs, ses fautes l’ont blanchi. D’avoir cru que l’Algérie était toujours un département français, on s’en est souvenu en 1965, quand il s’est présenté contre de Gaulle, et s’il n’y avait pas eu, en 1968, la peur du bordel, il aurait été président de la République avec dix ans d’avance.

Même Giscard, il y a peu, et devant l’embarras qu’on éprouve à voter pour Chirac ou Jospin - et ce ne sont pas les mésaventures d’Alain Lipietz qui vont arranger les choses -, s’est dit que c’était peut-être le moment d’y aller. Vingt ans au moins qu’il n’est plus président, ça devrait compter dans la balance - que ce soit porté à son actif dans la remise des peines. Il a été jusqu’à s’inventer un rival à sa taille, digne de lui, Jacques Delors. Et pourquoi pas Mendès France tant qu’il y était ? Oui, on devrait nous faire voter pour les morts. Comme en Corse.

Ce qui vaut pour les hommes politiques vaut bien sûr pour les écrivains. Robbe-Grillet, qui va avoir 80 ans et qui tient la forme comme jamais, c’est un peu Giscard d’Estaing qui réfléchit à haute voix sur son avenir de président. « La Reprise », c’est tout un programme aujourd’hui. Et la citation de Soren Kierkegaard que Robbe-Grillet a mise comme exergue à son roman, il me semble que Giscard d’Estaing pourrait s’en servir telle quelle dans sa première conférence de presse à l’Elysée : « Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, mais dans des directions opposées, car ce dont on a ressouvenir, cela a été : il s’agit donc d’une répétition tournée vers l’arrière ; alors que la reprise proprement dite serait un ressouvenir tourné vers l’avant. »

III. - Film B

« Si vous cherchez quelqu’un qui ait du génie, me disait Jean Paulhan dans son bureau de la NRF, eh bien ! cherchez du côté de Robbe-Grillet. » Nous étions en 1957, peut-être. J’étais jeune et je ne savais pas. Maintenant, j’en suis presque persuadé. Il y a une telle presse. Et presque un demi-siècle après. On ne peut pas se tromper si longtemps. Ou alors, ce serait à désespérer de la critique. Des hommes peut-être mais pas des critiques. Et puis cette « Reprise », ça se lit. Avec ça, et comme je le demandais, Robbe-Grillet nous a donné l’impression d’être parti depuis longtemps. Et d’être devenu en quelque sorte le bon vieux temps. Le temps de l’Allemagne de l’Est. Et d’être revenu avec un film série B que j’aurais pu voir au Mac-Mahon. Qu’on lit donc avec plaisir. Mais ç’aurait été presque la même chose si on ne l’avait pas lu. Quand on voit ce qui se passe en Floride, à New York ou même ailleurs, on a besoin d’être rassuré. Et Robbe-Grillet, à sa façon, rassure. Et puis Robbe-Grillet n’est jamais seul. Il a son jumeau. Ne décourageons personne.

B. F.

Villepin contre T. E. Lawrence

I. - Les tranchées à la télévision

Sans remonter à la préhistoire, pensons simplement à ce début du XXe siècle qui me semble d’ailleurs presque de la préhistoire. Mon père en était. Il n’a pas chômé. Son service militaire pour fêter ses 20ans. La guerre de 14-18 pour fêter dignement sa majorité. Et un an d’occupation en Rhénanie pour lui montrer que la guerre avait du bon. Enfin, il s’en était tiré et il n’en avait pas gardé que des mauvais souvenirs. Je pensais à ça à cause de l’Irak. Il n’y avait pas de télévision à l’époque. Et c’est peut-être dommage. La guerre des tranchées se prêtait à l’émotion. A l’ennui mais à l’émotion. Quatre ans statiques. D’une tranchée à l’autre où l’on se tuait par milliers, par millions. Si l’on avait vu cela à la télé jour après jour, on se serait habitué, sans doute, ou peut-être pas. La littérature a très mal rendu compte de ça. C’était des planqués, les écrivains. Drieu la Rochelle et sa «Comédie de Charleroi», Montherlant. Ils n’osaient pas. Ou alors Barbusse (1873-1935) et «le Feu». Mais c’est horrible et de la mauvaise littérature en définitive. Et puis, Barbusse est mort à Moscou l’année de Laval. Oui, quand Laval était président du Conseil et avait signé avec Staline un pacte d’assistance mutuelle avec l’URSS, idée qui n’a pas été suivie avec l’intérêt qu’elle méritait à l’époque. Celui qui s’en est le mieux tiré, c’est Roland Dorgelès (1885-1973). Et ses «Croix de bois» (1919). Ce n’est pas vrai mais ce n’est pas faux. C’est très Goncourt et ce fut écrit au bon moment. Ça doit pouvoir se relire aujourd’hui. Dans la même guerre, il y a Erich Maria Remarque (1898-1970) et son «A l’Ouest rien de nouveau». Remarque a tout pour lui: allemand, naturalisé américain, et son histoire – histoire, façon de parler! – avec Marlene Dietrich (1902-je ne sais plus quand). Ou les Américains justement. Hemingway et son «Adieu aux armes» ou «Pour qui sonne le glas». On ne sait pas si c’est du roman ou du cinéma. Et c’est bon dans les deux genres. La télévision n’est jamais là quand il le faut. Les camps, par exemple. Elle est là quand c’est supportable. Alors, ça fait réfléchir.

II. - La seule idée de Chirac

Dominique de Villepin, qui est un peu la seule idée de Chirac, en Syrie, ça me rappelait de vieux souvenirs. Comme on y tient, à notre ancien mandat! Mais cette fois-ci, un mandat moral et d’autant plus impératif. «Ne touchez pas à la Syrie, à notre Syrie.» Nous avions déjà fait reculer FaysalIer, le roi du Hedjaz (1883-1933), le grand homme de la révolte arabe contre l’Empire ottoman, la créature bien-aimée de Lawrence d’Arabie, quand il avait voulu s’emparer pour de bon de Damas. L’adversaire de Lawrence d’Arabie, c’était le colonel Brémond, dont Lawrence se moquait dans «les Sept Piliers de la sagesse». Aujourd’hui, c’est Villepin dont nous attendons avec impatience la sortie du livre chez Gallimard. L’Algérie d’abord, la Syrie ensuite, ah! nous aimons le réchauffé, ce qui ne nous a pas tellement porté bonheur dans le passé. La Syrie, tout de même, j’y réfléchirais à deux fois. Les Druses. Le général Dentz. Enfin, il y avait Catroux. Et quand nous avons bombardé Damas en 1945 avec des bombes qui n’étaient pas encore intelligentes. Somme toute, ça semble créer des liens. Après Alger en délire, Chirac se voit dans un Damas fait pour lui. Même Bush devrait se méfier de la Syrie. Il faut bien reconnaître que Bush n’a pas un naturel méfiant. C’est peut-être ça qui le sauve. Il bombarde et va voir après dans «l’Orient compliqué»… Oui, on disait ça, il y a longtemps. Du temps du général de Gaulle, par exemple. C’était avant Bush. Les Anglais n’en reviennent pas. Ils tirent Bush par la manche. Ils voudraient qu’il jette un coup d’œil sur les milliers de pages qu’ils ont écrites sur la question d’Orient. L’Orient, la route des Indes, c’est leur spécialité, aux Anglais. La reine Victoria, Forster (1879-1970), Lawrence (1898-1935), une grande impératrice, de grands romans, l’espion qui s’est tué en moto, on ne demande pas à Bush de lire «le Nouvel Observateur», juste un résumé de la question, des antisèches pratiques le jour de l’examen. C’est pas son genre. Et pourtant, Chirac est allé jusqu’à lui téléphoner, alors que ce n’était pas son tour. Amour propre ou pas, il y a des moments et des situations où il faut savoir téléphoner. C’est du Wilde, Chirac-Bush, c’est du Wilde. Dites donc, ça commence à bien faire. Ça fait le deuxième président complètement idiot que l’Amérique nous réserve. Nous avons eu d’abord Reagan. Vous vous souvenez de Reagan? Ce que l’on a pu rire de lui. Un acteur: «Il arrive même pas à dire ses répliques de cow-boy.» Effectivement, sous son mandat, l’Union soviétique s’est volatilisée. Et maintenant, le crétin absolu toutes catégories. Bagdad en huit jours alors que nous avons mis huit ans à perdre l’Algérie (1954-1962). Seigneur, protégez-nous des simples d’esprit. Pourvu qu’il n’y en ait pas un troisième qui se cacherait dans l’arbre.

III. - Margaux fait pisser la vigne

Pour se remettre un peu les idées, je vous recommande, les yeux fermés ou presque, un livre qui va devenir ma bible: «les Bons Bordeaux». En sous titre: «1500 Crus abordables», de Franck Dubourdieu (Mol-lat-Balland, 15euros). Franck Dubourdieu, qui est un œnologue compétent, s’est livré à un énorme travail de recherches – en dix ans, il a accumulé 25000 notes de dégustation concernant 41appellations: 29 en rouge, 6 en blanc sec, 6 en blanc liquoreux – sur sa région préférée. Avec des conclusions précises. Ces 1500 crus abordés, dégustés et retenus sont divisés en trois catégories (on reconnaît bien là l’ingénieur agronome): les bons, les très bons, les exceptionnels. C’est un livre que je recommanderai surtout à mes plus jeunes lecteurs. C’est à 20ans qu’on prend de bonnes habitudes, qu’on a le goût de lire et d’apprécier. Il y a très peu de bons conseilleurs. Et en matière de vin, les aînés sont souvent au-dessous de tout. Si j’avais eu un Franck Dubourdieu dans ma jeunesse, que de piquettes j’aurais su éviter ! Franck Dubourdieu nous parle avec franchise des appellations les plus prestigieuses. Ainsi de l’appellation Margaux: «Si l’on en vient à juger la qualité générale des vins de l’appellation Margaux, hors crus classés, un dégustateur averti ne délivrera pas un satisfecit. Une fraction trop grande de crus ou seconds vins est loin d’être à la hauteur de la qualité inscrite dans le mot magique: Margaux. Mises à part l’hétérogénéité des terroirs ou la critique portée à certains choix d’encépagement, le mal qui gangrène l’appellation est à mettre avant tout sur le compte du rendement. Bien qu’il soit autorisé à 58hectolitres par hectare, comme dans les autres communales, il dépasse très largement les limites pour élaborer un grand vin, surtout les années déficitaires. Portés par le renom mondial de l’appellation, trop de viticulteurs profitent de l’effort des autres pour écouler des vins indignes. Des vins qui se ressemblent par les caractères “typique de la médiocrité”: maigreur, indigence du fruit, austérité voire dureté tannique, souvent rehaussée, noblesse oblige, par le boisé intégral.» Comme on le voit, chez Dubourdieu, les dégâts ne commencent pas au deuxième verre.

B. F.

Arsène et les guides

I. – Arte, c’est la meilleure

C’était jeudi 30 octobre. Sur Arte. Forcément Arte. C’est vrai qu’Arte, c’est la meilleure. C’est même la seule réussite franco-allemande. Ah! s’il y avait eu Arte sous l’Occupation et que Hitler avait mis une veilleuse à son antisémitisme, les Allemands auraient peut-être gagné la guerre. Bon, soyons raisonnable. Arte suffit donc à notre bonheur avec quelques films, quelques émissions piquées à droite et à gauche, sur la Une, la Deux ou sur la Trois. Mais jeudi 30, Arte, c’était très bien. Il y avait «la Chair de l’orchidée», le premier film de Patrick Chéreau (1974), avec Charlotte Rampling et Bruno Crémer. Et tout de même, au passage, Edwige Feuillère, qu’aimait avec passion Robert Kemp, le critique théâtral du «Monde» avant Bertrand Poirot-Delpech, et Simone Signoret, qu’il faut avoir connue dans «Dédé d’Anvers» d’Yves Allégret. «La Chair de l’orchidée» en souvenir de James Hadley Chase. De la «Série noire». On sait que les grands auteurs étaient Hammett et Chandler. Mais Chase, c’est lui qui a lancé la collection. Et puis, en suivant le programme, ce jeudi, j’en ai appris, des choses: que Stephen King était le roi de l’épouvante, l’auteur contemporain le plus lu dans le monde. Je ne connaissais pas Stephen King, c’était la première fois que je le voyais, non pas en chair et en os mais en pellicule. On projeta à 22h36 «Carrie» (1976) qui eut le grand prix au Festival d’Avoriaz en 1976. Un film réalisé par Brian De Palma. Il m’aurait suffi de consulter mon «Quid 2003» pour être moins nigaud. Que Stephen King (né en 1947) avait vendu plus de 200 millions de livres. Qu’en 1999, peut-être, il avait touché de son éditeur une avance de 26 millions de livres pour ses trois ou quatre prochains romans. Qu’il était en France l’auteur préféré des lecteurs qui avaient entre 15 et 25 ans. Qu’il figurait parmi les personnalités les mieux payées. Annuellement, ça tournait autour de 52,53 millions de dollars. Ah! n’en jetez plus. Publicité «Carrie», pour revenir à notre film fantastique, avec Sissy Spacek et Piper Laurie, ressemblait un peu à une nouvelle de Henry James qu’aurait mise en scène Brian De Palma. C’est ce qu’il y a de bien avec Brian De Palma, que ce soit du Stephen King ou du Henry James (1843-1916), c’est toujours du Brian De Palma: très littéraire. A propos des nouvelles de James, les deux premiers tomes des «Nouvelles complètes» de Henry James viennent de paraître en Pléiade. Avec une préface d’Annick Duperray et d’Evelyne Labbé, dans une édition établie par Annick Duperray. Le premier tome va de 1864 à 1876. Le deuxième de 1877 à 1888. Chaque volume coûte 67,50 euros et 60 jusqu’au 29 février 2004. L’édition complète de ses nouvelles comprendra quatre volumes.

II. – Le roi des poissons plats

Ma soirée personnelle s’achevait, toujours sur Arte et ce même jeudi, par «les Aventures d’Arsène Lupin» (1956) de Jacques Becker (1906-1960), qui nous faisait nous coucher à près de 4 heures du matin, ce qui est un peu tard. Enfin ce sont les risques du métier. C’est vrai, quand on commence avec la télé, on n’en finit plus. J’avais vu ce film en son temps. Sans enthousiasme. Dans son «Dictionnaire du cinéma» («Bouquins») Jacques Lourcelles, pourtant favorable à Becker, «le cinéaste français par excellence», n’en parle pas, et Jean Tulard, dans son «Guide des films» (même éditeur), termine sans indulgence sa notice: «Technicien habile, Jacques Becker ne massacre pas son sujet: il passe à des années-lumière…» Qu’Arsène Lupin fût joué par Robert Lamoureux avait dû me décourager. Ce n’est certes pas le meilleur Becker. Mais tel qu’il est, en fin de programme télévisé, je serais assez de l’avis de Jean-Pierre Jeancolas, qui dans le «Dictionnaire du cinéma» (Larousse, 1986) en parle en ces termes: «Arsène Lupin est une fantaisie Belle Epoque, décorative, d’un humour délicieux.» Et puis, ce Robert Lamoureux (né en 1920) était en 1956 l’acteur français type, venu du cabaret. Il y a un côté cabaret chez «Arsène Lupin», gouaille bien de chez nous, cocarde tricolore. C’est encore la IVe République, ce bon monsieur Coty, «Papa, maman, la bonne et moi». Qu’il y ait un président de la République type Armand Fallières (1841-1931) et un Guillaume II (1859-1941) empereur d’Allemagne convient très bien à Robert Lamoureux-Arsène Lupin. Comme vous le savez, je préfère fêter Noël et le jour de l’an un bon mois à l’avance. Quand les beaux livres de bouffe ou d’art ne sont pas encore à la une de nos journaux. Le malin Alain Ducasse l’a compris qui sort son «Dictionnaire amoureux de la cuisine» deux mois avant les fêtes (Plon, 24 euros, avec la collaboration de Sylvie Girard-Lagorce, dessins de Florine Asch). Je crois que j’étais invité dans l’un de ses restaurants, mais mon répondeur fonctionnait mal. Ce n’est que partie remise, je l’espère. Le «Dictionnaire», dans ses 560 pages, va de l’«agneau» à la «zuppa inglese», mais c’est toujours appétissant et vif. Dans ce «Dictionnaire amoureux», j’ai relevé le nom de quatre chefs, Paul Bocuse, Alain Chapel, Michel Guérard et Roger Vergé. Ses maîtres sans doute. C’est le 10 novembre 1977, nous dit-il, qu’il entre à Mionnay chez Alain Chapel, à 21 ans. Il a donc aujourd’hui 47 ans. C’est bien. Il a donc au moins un quart de siècle devant lui. A propos du turbot, il nous livre «une préparation aussi simple que savoureuse pour ce roi des poissons plats: choisissez un turbotin de deux kilos et nettoyez-le bien, faites-le rissoler sur la plaque du four à l’huile d’olive [c’est son huile favorite, et c’est la mienne aussi], entourez-le de petites pommes de terre grenailles à demi rissolées, ajoutez une concassée de tomates et une fondue d’oignons, mouillez de bouillon chaud et finissez de cuire à four moyen en arrosant régulièrement. Vous pourrez même le servir directement sur la plaque du four»…

III. – Un oubli de taille

Autre signe que les fêtes approchent (je sais combien elles peuvent être sinistres parfois), la sortie du «Pudlo Paris 2004», avec 2000 adresses gourmandes de Paris et ses environs (chez Michel Lafon, 18 euros), suivie à très peu de jours de distance du «Lebey», le guide des 2 004 restaurants de Paris (il fallait y penser! chez Albin Michel, 15 euros). Claude Lebey, à sa notation des tables, ajoute cette fois-ci sa notation des cartes des vins. Ses deux meilleurs restaurants restent (ou sont) Lucas Carton d’Alain Senderens (et comme je le comprends), au 9, place de la Madeleine, et le Restaurant Pierre Gagnaire (Hôtel Balzac, 6, rue Balzac, 8e). Pour Pudlowski, l’événement de l’année, c’est le retour de Joël Robuchon avec son Atelier (5-7, rue de Montalembert, 7e; le bar de l’Hôtel Pont-Royal). Quand on pourra réserver, quand il y aura de vrais sièges, ce sera l’un des trois meilleurs restaurants de Paris. Ah! j’allais oublier Ducasse. «Et votre restaurant à vous?» Eh bien, un chinois de quartier: Chez Ly, 5, rue des Saussaies, 8e; tél.: 01-40-06-05-69. C’est modeste, forcément. Mais les produits sont bons. Et puisque nous en sommes aux guides, disons un mot du Bettane et Desseauve et de son «Classement des meilleurs vins de France 2003». Bettane et Desseauve sont les Lagarde et Michard des vins de France. Un oubli de taille pourtant. Qu’ils passent sous silence les vins de Louis Max. De Bourgogne et d’ailleurs

B. F.